Comment prôner l’innovation et maintenir un système autoritaire ?

Depuis quelques semaines, le ministre de l’Education Nationale fait part de sa volonté de valoriser les pratiques innovantes des professeurs et pourtant sur le terrain le système hiérarchique à la fois infantilisant et autoritaire est toujours en place. Comment faire admettre aux enseignants que le changement est en marche tandis que pour eux au quotidien, dans la classe comme dans les écoles, rien n’a changé ?

Les inspections sont toujours précédées de l’envoi d’un document ubuesque de quatre à huit pages (parfois véritable pré-interrogatoire) à remplir rapidement et à renvoyer par courriel. Document contenant entre autres des demandes statistiques diverses sur l’école et les fameux tableaux sur les résultats en pourcentages de réussites des élèves aux évaluations nationales pourtant largement décriéesCapture d’écran 2013-09-28 à 14.37.43Capture d’écran 2013-09-28 à 14.37.53

Même pendant le temps de l’inspection, l’IEN est lui aussi affairé à remplir des tableaux et des grilles … Levant à peine (de temps à autre) le nez de son écran afin d’observer subrepticement ce qui se passe réellement dans la classe comme si cela n’avait que peu d’importance.

Les APC (Activités Pédagogiques Complémentaires) qui viennent remplacer l’AP (l’Aide Personnalisée) et doivent offrir une plus grande liberté pédagogique aux enseignants (elles s’adressent à tous les enfants et normalement sont de la responsabilité pédagogique des équipes enseignantes) font elles aussi l’objet d’un contrôle pointilleux pour accord. Dans certaines circonscriptions les IEN demandent aux équipes enseignantes de remplir des tableaux pour renseigner non seulement le contenu précis des APC mais aussi le nombre d’enfants concernés, les horaires choisis, les périodes, les jours et cela pour l’année scolaire entière dès le mois de Septembre. Pour le ministre qui souhaitait que la confiance et la liberté professionnelle soit le principe qui guide la mise en place des APC, c’est raté !

D’autre part on vient d’apprendre par un arrêté publié au Journal officiel du 21 septembre que la prime allouée au Dasen va être augmentée. Il s’agit sans doute de récompenser la loyauté de ce personnel zélé de l’Education Nationale qui n’hésite pas à fermer les yeux sur nombres de dysfonctionnements (absence de projets éducatifs, dérogations qui trahissent l’esprit du décret…) pour faire appliquer au plus vite la réforme des rythmes sur l’ensemble du territoire

Enfin, l’affaire qui touche notre collègue Jacques Risso (suspendu de ses fonctions de directeur et d’enseignant) est éloquente en la matière concernant le fonctionnement féodal de L’Education nationale. Je salue à ce propos Pierre Frackowiack (Inspecteur honoraire de L’Education Nationale) pour son engagement personnel:

« Il est incontestable que de 2007 à 2012, le système éducatif a connu une période de développement sans précédent de l’autoritarisme. Contrôles incessants, enquêtes à rendre pour hier, paperasse invraisemblable que personne ne lit, rappels à l’ordre, sanctions contre les désobéisseurs, menaces et pressions, manœuvres d’isolement des résistants aux politiques de destruction de l’école (« vous êtes le seul de la circonscription à désobéir »). Création d’un climat détestable dont on ne mesure pas suffisamment les conséquences : perte de confiance des acteurs, résistance passive, triche (on répond n’importe quoi pour faire plaisir), démotivation, scepticisme face à la refondation, mal-être. Cette dérive a été permise et renforcée par un formatage rigide de l’encadrement, l’ESEN transformée en centre de conditionnement pour la pensée unique ultra libérale. J’ai maintes fois dénoncé cette dérive.
Avec l’alternance politique, on pouvait espérer une rupture de ce processus implacable et retrouver de la confiance, un climat de travail différent, de la sérénité, une réduction de la paperasse et des injonctions, une incitation à l’expression, au dialogue, au débat, à la mobilisation de l’intelligence collective…
Pas du tout !
Sauf dans quelques circonscriptions animées par des militants de la refondation de l’école, capables de se mobiliser pour le changement, rien ne change…
Jacques Risso, directeur et enseignant expérimenté, dont le travail a été reconnu dans les rapports d’inspection officiels, qui n’a jamais l’objet de sanction, d’avertissement, de menaces formelles, a été suspendu de ses fonctions dans des conditions déplorables. On a mis le feu dans l’école et dans le village et on l’entretient dans des conditions choquantes de la part de responsables du système.
On prétend que la mesure est certes conservatoire mais on condamne Jacques Risso, au mépris du travail réalisé au cours de toute sa carrière, au déshonneur et à l’angoisse pour lui et pour ses proches. Le mal est irréparable. On prétend que la mesure n’a aucun rapport avec sa liberté d’expression et ses dessins, mais tout au long de son « dossier KGB » rassemblé à l’inspection académique par une personne qui ne peut être qu’un spécialiste de ces pratiques policières, on lit des critiques de l’expression de ses désaccords avec les politiques mises en œuvre par MM Darcos et Chatel, de son humour considéré comme de la déloyauté et de la désobéissance aux ordres.
Le motif officiel qui n’occupe qu’une petite partie du dossier est une affaire de harcèlement psychologique entre quelques enfants. Je ne conteste nullement la gravité de telles situations complexes et le devoir impérieux de protéger les intérêts de chaque enfant. Mes 30 ans de carrière d’inspecteur et de pédagogue, mes recherches et mes observations sur le fonctionnement du système, me permettent d’affirmer que
1° si tous les directeurs qui rencontrent des problèmes de ce genre et qui font de leur mieux pour protéger et les enfants et l’école étaient sanctionnés comme l’est de fait Jacques Risso, il n’y aurait plus beaucoup de directeurs en poste en France. L’affaire Risso risque fort d’ailleurs de dissuader de très nombreux collègues de postuler sur des postes dont les charges et la complexité n’ont cessé de s’accroître
2° si Jacques Risso a été en difficulté, c’est que ses supérieurs ont failli. Plutôt que de l’accompagner et de l’aider, voire de prendre les choses en mains intelligemment dans l’intérêt des enfants, de l’école et de la communauté éducative, on a eu de cesse de vouloir profiter de ce problème qui peut surgir dans toutes les écoles de France pour régler des comptes. Comme l’a dit une responsable locale, bien mal conseillée au niveau supérieur : « Il se croyait intouchable, cette fois, on va l’avoir » Ce sont ces supérieurs qui méritent d’être sanctionnés pour incompétence et acharnement injustifiable
On ne l’aura pas.
L’affaire Risso n’est qu’un aspect de cette continuité imposée par un encadrement dont le sevrage avec les politiques ultra libérales autoritaires précédentes est long et difficile.
Nous allons nous mobiliser. Nous allons interpeler le DASEN nouvellement nommé, sans doute ravi d’arriver dans ce magnifique département du Vaucluse, qui n’a aucune responsabilité dans cette affaire mais qui est un peu contraint pas des solidarités de corps et qui hérite d’une véritable bombe. Nous allons alerter le ministère dans les meilleurs délais. Nous allons apporter notre aide aux organisations syndicales qui soutiennent Jacques Risso. Nous aiderons le comité de soutien qui se met spontanément en place malgré la campagne de désinformation organisée en direction des enseignants du secteur
Nos allons combattre pour rappeler ce que j’ai déjà écrit maintes fois : on ne refondera pas l’école sans refonder l’inspection. »

Pierre Frackowiak

Malheureusement malgré ce soutien de poids, M. Becq le nouveau DASEN qui a reconnu avoir commis des erreurs d’appréciation et avoir été mal informé, persiste. Il maintient la sanction et annonce une nouvelle enquête sur Jacques Risso.

Alors la refondation tant espérée par les enseignants, aura-t-elle lieu un jour ou est-elle définitivement enterrée ?

Quelques dessins de Jacques Risso:

Projet d'école

 

Publicités

Réforme des rythmes scolaires: revue de presse (sept 2013)

Malgré les discours d’autosatisfaction du ministre de l’Education nationale,  » Couac » est le terme qui semble le mieux illustrer la mise en place des nouveaux rythmes scolaires sur le terrain. Petite revue de presse  sur le sujet :

Morceaux choisis:

la Gazette.fr : Premiers « couacs » pour les nouveaux rythmes scolaires

« Nous avons récupéré des bombes, à 16h ! Les enseignants ont pour consigne de ne plus faire de récré, du coup, les enfants n’ont plus de temps pour souffler », constate Katia Arnould, membre du SEP-UNSA, directrice de l’association Espace Jeunesse, qui organise les accueils périscolaires et la réforme pour la mairie du Séquestre (1570 hab., Tarn).

« Par souci de faire profiter les enfants de toutes les activités, nous avons levé des maternelles de la sieste et pressé les élémentaires de choisir leur activité. Les premiers étaient de vrais petits « zombies » et c’était raté aussi pour les seconds », déplore le directeur d’un centre de loisirs en Seine-et-Marne, qui souhaite garder l’anonymat.

L’Express.fr: Rythmes scolaires: « Ma mairie n’était clairement pas prête »

16h50: les grilles s’ouvrent, une jeune femme nous sourit, commence à demander un ou deux noms, puis la petite foule de parents s’engrouffre dans la cour. Celle où les activités de ce fameux temps alternatif, dénommé TAP (temps d’activités périscolaires, mais attention, ce n’est pas du « périscolaire », comme on nous l’a expliqué) ont lieu. Donc, et je le souligne, tous les parents présents entrent dans la cour, où des gamins de moins de 10 ans sont en train de jouer. Ce que je veux dire, c’est que tout le monde peut y rentrer!

« On mammène une petite fille… Qui n’est pas la mienne ! »

De mon côté, je cherche la salle des petites sections pour retrouver ma petite fille. J’essaie une salle, je vois des marmots. Ils ont l’air d’avoir moins de 5 ans. Je demande au jeune animateur s’il y a une « M. »… Il regarde sa liste et me fait non de la tête. Enfin, il m’indique la bonne salle. Je reprécise que je me suis pointée dans une salle de classe au milieu de 30 marmots de moins de 5 ans sans que personne ne me demande à l’entrée qui j’étais…

Je vais donc vers les petites sections et là, deux animatrices demandent aux parents de ne pas aller plus loin -ça me rassure, quand même. Sauf qu’en fait si on peut pas aller plus loin, c’est simplement parce que les gosses sont pas prêts. Bon… ce matin, on m’a pourtant bien dit de ne pas être en retard à 16h50 sous peine de payer du périscolaire.

Puis, une animatrice me demande qui je viens chercher et je lui donne le prénom et le nom de ma fille. Elle va dans la salle et appelle « M. »: « Ta maman est là, où es-tu, ‘M.’? » Elle rouvre la porte et m’amène une petite fille…qui n’est pas la mienne! Là je commence à halluciner quand même, et le temps que j’hallucine, la petite me prends la main, comme pour partir avec moi…

20 minutes.fr : Rythmes scolaires: «Nos enfants se sont retrouvés dehors»

«On a pensé porter plainte». Contacté par 20 Minutes, ce père de deux enfants a le ton grave. La semaine dernière, il a eu la désagréable surprise d’apprendre que son fils de 9 ans était sorti de son école primaire, rue de Bruxelles à Paris (9e). Sauf qu’il était censé participer aux nouveaux ateliers, mis en place par la réforme des rythmes scolaires.

Malgré cette première alerte, suivie d’une mise au point avec sa progéniture, bis repetita. Le vendredi, c’est sa fille de 6 ans qui se retrouvait devant les grilles de l’école à 15h. «Je suis consternée», expliquait à 20 Minutes la mère de la jeune fille. «Nos enfants se sont retrouvés en dehors de l’école. Ça n’aurait jamais dû arriver». Plus de peur que de mal, sauf que les parents sont encore sous le choc.

Ils ont donc décidé d’alerter par mail, Laurent Chabas, l’adjoint au maire du 9e en charge des questions d’éducation. Une rencontre a pu avoir lieu. «C’est malheureux, mais il n’y a pas eu d’incident grave», tempère l’élu, qui reconnaît tout de même le «couac».

Des témoignages pour le moins inquiétants sur la situation réelle, vécue dans nombre de communes qui sont passées à la semaine de 4,5 jours. Souhaitons que le ministère cesse de faire la sourde oreille  et en tire les conclusions qui s’imposent. Cette mise en place précipitée montre qu’au delà des bonnes intentions affichées, non seulement le bien être des enfants est loin d’être garantie, mais dans certains cas, c’est même leur sécurité qui est en jeu.

 

A lire aussi : http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20130920.AFP6033/rythmes-scolaires-des-remontees-alarmantes-a-paris-selon-le-snuipp-fsu.html